À Betsy, la vache qui a changé ma vie

Octobre, froide fin de matinée. Je travaille sur la route et me rends vers le lieu de ma prochaine inspection. Il fait beau, le soleil donne une belle couleur dorée aux champs de chaque côté de la route. En passant sur un chemin de campagne, je vois une vache couchée sur ma droite.

Rien d’inhabituel, mais pourtant quelque chose me semble étrange. La vache est seule, immobile, couchée dans une entrée de gravier près d’un bâtiment vide, dans un espace qui n’est pas clôturé. Personne aux alentours.

La vache tremble. J’ai peur qu’elle panique et cause un accident : la route n’est qu’à quelques mètres. Je m’arrête pour aller frapper à la porte d’une maison à proximité. « On attend l’équarisseur qui vient chercher l’animal », me répond-on. Je ne comprends pas. La vache est pourtant bien vivante. J’apprendrai plus tard ce jour-là que certaines compagnies d’équarrissage abattent les bovins avec un fusil à percussion. Ça fait partie des « services » qu’ils offrent.

Je finis par trouver le responsable des lieux (ou plutôt c’est lui qui me trouve). Il m’explique que le bâtiment à côté duquel je m’étais arrêtée est un ancien encan qui sert maintenant de point de transit pour les animaux en transport. Lors du débarquement, vers 6 h 30 le matin même, la vache a eu de la difficulté à descendre du camion et s’est effondrée. Il s’agit d’une vache laitière, à la fin de sa vie productive et qui va donc terminer ses jours à l’abattoir. Comme il est interdit par la loi de transporter un animal blessé, le transporteur l’a tout simplement laissée là pour continuer sa route. La vache sera abattue dans les prochaines heures, au courant de l’après-midi.

Qu’est-ce que je peux faire ? J’appelle mon équipe à la SPCA et nous décidons de trouver un vétérinaire bovin et de l’envoyer me rejoindre sur les lieux d’urgence.

Entretemps, le responsable des lieux revient me voir. Puisque finalement, la compagnie d’équarrissage ne pourra passer que trois jours plus tard, il vient de demander à un vétérinaire de venir euthanasier la vache. Je lui réponds qu’un vétérinaire est déjà en route.

« Je réalise alors que si je n’étais pas passée par là ce jour-là, par pur hasard, la vache aurait pu être laissée dans cet état, blessée, sans eau ni nourriture, étendue dans le gravier et exposée aux éléments toute la fin de semaine, jusqu’au lundi matin. »

Le vétérinaire arrive quelques minutes plus tard et examine la vache. Elle a une bosse anormale sur le dos. Il est incapable de me dire si elle est en douleur. Tout ce qu’il peut me dire, c’est que quelque chose ne va pas, mais il ne peut préciser davantage sans examen plus approfondi. Il ajoute que dans une situation comme celle-là, quand une vache refuse de se relever, l’euthanasie est la meilleure option.

Je n’ai aucun motif pour agir en vertu de mes pouvoirs d’application du Code criminel, parce que le vétérinaire ne peut me confirmer que la vache souffre. Et comme, contrairement à toutes les autres provinces canadiennes, le ministère de l’Agriculture du Québec ne permet pas aux inspecteurs de la SPCA d’appliquer la loi provinciale en matière de bien-être animal à d’autres animaux que les chiens et les chats, je suis complètement impuissante. On procède avec l’euthanasie.

L’euthanasie prend beaucoup de temps et requiert plusieurs fois la dose normale. Le vétérinaire doit faire plusieurs injections au même endroit, il y a beaucoup de sang.

Je suis là, accroupie, et je regarde cette pauvre vache mourir pendant que le vétérinaire et le gérant des lieux commentent ce « gaspillage de viande ». Je n’en crois pas mes oreilles : « Vous voyez ce que ça fait les lois! Ça fait qu’on ne peut pas transporter des animaux blessés, et là on doit gaspiller toute cette viande. C’est rendu qu’ils ne peuvent même pas traîner les animaux par les pattes dans les abattoirs quand ils peuvent pas se lever! ».

On est là, à attendre que cette pauvre vache meure, et c’est tout ce qu’ils trouvent à dire, vraiment ? Cet animal n’a jamais demandé à naître pour mourir au service des hommes. La moindre des choses aurait été de témoigner d’un peu de respect pour cet animal intelligent, doux et sensible, un animal qui est en train de perdre sa vie. Avant de partir, le gérant et le vétérinaire insistent pour que la SPCA paie une partie des frais vétérinaires. Après tout, c’est moi qui a demandé ces services … Tout le monde quitte les lieux et je reste là un instant dans ma voiture, à tenter de comprendre ce qui vient d’arriver.

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Je suis bien consciente de n’avoir vu que la pointe de l’iceberg cette journée-là. Le détachement des individus présents durant la scène m’a amplement démontré qu’il s’agit là de pratiques courantes. Pourtant, depuis ce vendredi d’automne ensoleillé, j’ai radicalement réduit ma consommation de produits laitiers et j’ai progressivement retiré la viande de mon alimentation. Cette vache qui a changé ma vie, je l’appelle Betsy. Si toutes les vaches avaient un nom, ce serait beaucoup plus difficile de les manger, après tout.

Je suis triste d’avoir dû être témoin de la mort de Betsy pour prendre conscience de toute la souffrance qu’on inflige aux animaux élevés pour nous nourrir. Je ne souhaite à personne de voir ce que j’ai vu cette journée-là. J’ai eu une pensée pour ceux qui travaillent dans les abattoirs et qui doivent tuer des animaux qui ne veulent pas mourir, comme Betsy. Je ne crois pas qu’on puisse rester intact après avoir été exposé d’aussi près à la souffrance animale. Je regrette de ne pas être allée m’agenouiller près de Betsy pendant qu’elle mourait afin de tenter de lui apporter un peu de réconfort. Je m’en veux d’avoir figé et d’être restée là, en petit bonhomme, à attendre bêtement que sa vie la quitte.

J’y pense souvent encore, et bien que je n’aie rien pu faire sur le plan légal, je suis reconnaissante que la SPCA ait décidé de partager mon histoire malgré sa fin triste. Toutes les histoires ne finissent pas bien lorsqu’il s’agit de sauvetage d’animaux, mais si celle-ci peut sensibiliser quelques personnes et les pousser à faire des petits changements dans leur alimentation au quotidien, alors Betsy ne sera pas morte en vain et la fin de cette histoire sera un peu plus douce. Chaque matin, quand je verse du lait d’amande dans mon café, j’ai une pensée pour Betsy.

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elyse_bioElyse G. Hynes

Elyse G. Hynes est inspectrice et constable spéciale au département des enquêtes et inspections de la SPCA de Montréal depuis avril 2014. Bachelière en droit de l’Université de Montréal, elle est également détentrice d’un certificat en criminologie du même établissement. En tant que chef d’équipe du département, son rôle est de coordonner le travail des inspecteurs sur le terrain et de s’assurer que les enquêtes concernant la cruauté et la négligence envers les animaux soient menées à terme. Passionnée de chevaux, Elyse est aussi bénévole pour Galahad, un organisme dont la mission est de trouver des foyers pour des équins rescapés. Elle partage sa vie avec sa chienne, Holly, son chat, Capitaine Tofu et son cheval, Achilles. (© Photo d’Elyse : Anik Therrien-Létourneau, photographe)